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DIMANCHE 19 JANVIER 2025 Année C

1/ un récit déconcertant


Il est un peu déconcertant, ce récit des noces de Cana.


D’abord, le miracle paraît un peu futile. D’habitude, quand Jésus fait des miracles, c’est pour répondre à de vraies détresses : guérir des lépreux, des paralytiques, chasser des démons … Ici il ne s’agit que de réparer l’imprévoyance du maître du repas. Terminer un repas de noces en buvant du thé parce qu’il ne reste plus de vin, ce serait ridicule mais quand même pas catastrophique !


Déconcertant aussi parce que saint Jean conclut son récit par la phrase « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit … Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui ». Mais comment ce miracle peut-il manifester la gloire de Jésus, alors que Jésus a agi si discrètement que personne ne s’en est rendu compte, à part les serviteurs ?


Déconcertant encore parce que tout va de travers dans ce repas de noces. D’abord, on ne sait même pas qui sont les mariés. Et puis il n’y a pas assez de vin, ce qui n’est franchement pas normal. Jésus et Marie sont invités mais ils sont à la cuisine au lieu d’être dans la salle du repas ; ils ont une petite discussion où ils semblent ne pas se comprendre ; ils se mêlent des questions d’intendance qui ne les regardent pas, ils donnent même des ordres aux serviteurs, des ordres apparemment incongrus, et les serviteurs leur obéissent. Le maître du repas, qui aurait dû surveiller la situation et la prendre en main, n’a rien vu et rien compris.


Déconcertant enfin parce que le récit de saint Jean ne ressemble pas du tout au reportage qu’en aurait tourné un cinéaste. La caméra se serait d’abord attardée sur les mariés, nous aurait expliqué pourquoi Jésus et Marie sont invités, nous aurait montré la salle du repas avec les convives, puis Jésus faisant un discours ou donnant une bénédiction, nous aurait montré en détail les gestes et les paroles de Jésus qui réalisent le miracle, puis les réactions émerveillées de toute l’assistance et le triomphe de Jésus.

Dans le récit de saint Jean, rien de tout cela. C’est la plus grande discrétion, il n’y a rien de spectaculaire et Jésus n’est même pas au centre du récit. Au contraire, le récit s’attarde sur des détails qui paraissent tout à fait secondaires voire même inutiles, comme par exemple des précisions sur les jarres, « six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures (c’est-à-dire environ cent litres) ».



2/ déchiffrer le miracle comme un signe


L’explication de tout ce qui paraît déconcertant, c’est la dernière phrase du récit qui nous la suggère : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit ». L’Evangile n’emploie jamais le mot miracle mais toujours le mot signe, parce que les miracles de Jésus sont toujours destinés à signifier quelque chose qui va plus loin que leur réalité concrète, ils sont toujours destinés à nous dire quelque chose sur la personne de Jésus et sur sa mission.


Il faut donc lire ce récit des noces de Cana en cherchant ce qu’il veut nous dire sur Jésus, en cherchant le sens spirituel, en cherchant à déchiffrer le message caché que saint Jean a voulu y placer.


Ce sens spirituel, saint Jean l’indique effectivement, mais pas du tout par de grandes considérations théologiques. Saint Jean écrit son Evangile pour les premiers chrétiens qui connaissent bien la Bible, alors il se contente de mentionner des petits détails, qui sont des allusions discrètes, comme s’il adressait des clins d’œil à ses lecteurs : « Comprenez qu’ici je fais allusion à tel ou tel passage de la Bible, et c’est le rapprochement avec ce passage précis qui éclaire le récit de Cana, qui donne le sens des gestes de Jésus ».


Si le récit est un peu déconcertant, c’est parce que, de tous les détails de la noce, saint Jean n’a voulu retenir que ceux qui ont une valeur symbolique, et qu’il a passé tout le reste sous silence.

Nous allons relire cet Evangile en essayant de saisir au vol quelques-uns des clins d’œil de saint Jean – quelques-uns seulement, car il y en aurait beaucoup d’autres



3/ « Faites tout ce qu’il vous dira »


Premier clin d’œil que nous adresse saint Jean : « Sa mère dit à ceux qui servaient : Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». Quand on connaît bien la Bible, cette phrase, « Tout ce qu’il vous dira, faites-le », évoque aussitôt deux passages de l’Ancien Testament.


Premier passage, dans le livre de la Genèse (Genèse 41, 55). Les Egyptiens qui souffrent de la famine vont trouver Pharaon pour lui demander de quoi manger ; Pharaon, qui a confié à Joseph toutes les réserves de blé du pays, leur répond : « Allez trouver Joseph, et tout ce qu’il vous dira, faites-le ». Et Joseph va sauver le peuple de la famine.

Second passage, dans le livre de l’Exode (Exode 19, 8). Lorsque, après la sortie d’Egypte, le Seigneur, par l’intermédiaire de Moïse, veut contracter une alliance avec son peuple, le peuple déclare à Moïse : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons ».


Par ces deux allusions, saint Jean suggère discrètement que la mission de Jésus sera d’apporter le salut à son peuple, comme Joseph, et d’instaurer une nouvelle alliance entre Dieu et son peuple, comme Moïse.



4/ les jarres


Second clin d’œil que nous adresse saint Jean : « Il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures (c’est-à-dire environ cent litres) ». Selon leur coutume, qu’ils faisaient remonter à Moïse, les Juifs devaient se laver les mains et les bras, et s’asperger d’eau, avant de se mettre à table (cf. Marc 7, 3-4. cf. Lévitique 11). Et c’est dans les jarres qui servaient à ces ablutions que Jésus fait verser de l’eau.


Jésus aurait pu faire apporter des récipients plus distingués : ce n’est pas dans des bassines, des lavabos ou des baignoires qu’on va préparer du bon vin !

Mais justement, pour saint Jean, c’est précisément l’eau qui aurait dû être destinée aux purifications rituelles que Jésus veut changer en vin. Les jarres symbolisent l’Ancienne Alliance, le culte juif, avec ses règles sur le pur, l’impur, les purifications et les rituels ; mais ces jarres servent maintenant à contenir l’eau qui va devenir du vin, le vin de la Nouvelle Alliance, image du sang du Christ par lequel se réalisera la purification véritable et parfaite.

La transformation de l’eau en vin signifie qu’on passe de l’Ancienne Alliance, celle qui remonte à Moïse, à la Nouvelle Alliance, celle que Jésus va conclure par son sang versé au Calvaire.

Plus tard, à la dernière Cène, Jésus prendra le vin comme signe de son Sang. Et s’il a pu transformer l’eau de Cana en vin, il n’y a pas à s’étonner que dans l’Eucharistie il puisse transformer le pain et le vin en son Corps et en son Sang. 


Les six jarres de pierre symbolisent l’inutilité des purifications rituelles : six, symbole de l’imperfection (sept moins un), la pierre, symbole de la dureté, de la sclérose.

Jésus a fait remplir les cuves jusqu’au bord : 600 litres d’eau changés en 600 litres de vin. On n’avait pas besoin de tout ça, sans compter que du moins bon aurait aussi bien fait l’affaire. On reconnaît là une marque de la Nouvelle Alliance : la Loi de Moïse était très légaliste, c’était un peu donnant-donnant, Dieu proportionnait ses dons aux mérites des hommes ; alors que dans la Nouvelle Alliance, au contraire, Dieu ne calcule pas, Dieu donne gratuitement et avec surabondance. 



5/ les noces


Troisième clin d’œil de saint Jean : des noces où il n’est même pas question du marié et de la mariée, cela suggère qu’il y autre chose derrière ce mariage, cela suggère qu’un mariage peut en cacher un autre. En effet, tout au long de la Bible, les noces sont un symbole de l’alliance entre Dieu et son peuple.

La première lecture d’aujourd’hui, dans le livre d’Isaïe, nous en parle : « Cette terre se nommera L’Épousée. Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra L’Épousée. Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu ».

  En choisissant ce texte d’Isaïe, l’Eglise nous dit que, par-delà le banquet de Cana, le vrai banquet auquel Jésus participe, ce sont les épousailles de Dieu et de l’humanité, c’est la Nouvelle Alliance.

Pour célébrer cette Nouvelle Alliance, l’eau de la purification ne suffit plus, il faut du vin, du vin qui est signe de joie (cf. Psaume 103, 15 : « le vin qui réjouit le cœur de l’homme ». Siracide 31, 27. Zacharie 10, 7), et signe aussi de la venue des temps messianiques (cf. Isaïe 25, 6 ; 55, 1. Jérémie 31, 12. Joël 2, 24. Amos 9, 13-14).


Tout au long de la Bible, la relation de Dieu avec son Peuple est présentée comme une histoire d’amour : fiançailles, tendresse, infidélité, colère, retrouvailles (cf. Osée 1 à 3). On attendait qu’un jour les Noces de Dieu et de l’humanité soient définitives. Eh bien, Jésus est venu sceller cette Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes. Le véritable époux, le Nouveau Testament le répète fréquemment (cf. Jean 3, 29 : Jean-Baptiste « l’ami de l’époux ». 2 Corinthiens 11, 2 « je vous ai unis au seul Epoux : vous êtes la vierge pure que j’ai présentée au Christ ». Ephésiens 5, 25-27. Apocalypse 21, 2 : « la Jérusalem nouvelle … prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari »), c’est Jésus qui vient épouser l’humanité.

Les noces de Cana sont bien plus qu’une noce de village, elles symbolisent l’union entre le Christ et l’Eglise, elles évoquent les noces éternelles entre Dieu et son peuple, entre Dieu et l’humanité : « Comme la jeune mariée est la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu ».



6/ conclusion


Les noces de Cana, ce premier miracle de Jésus, nous dévoilent déjà le secret de sa personne et de sa mission. En nous disant que Dieu veut faire alliance avec nous, une alliance nuptiale, elles nous disent que Dieu veut faire partie de nos vies, que Dieu désire être aimé non seulement comme notre Créateur, non seulement comme un ami, mais surtout comme un époux !

Dieu n’est pas une belle idée abstraite qui aiderait à positiver dans la vie. Dieu veut établir une relation unique et privilégiée avec chacun de nous, Dieu veut avoir part à notre intimité !

Alors faisons comme les époux de Cana, invitons Jésus, non seulement à notre mariage, mais dans toutes les circonstances de notre vie, invitons-le chaque jour chez nous et laissons-le agir en nous.

Et alors, le jour où nous croirons qu’il n’y a plus de vin, que la vie est trop difficile, que la fête risque de mal tourner, Jésus sera là. Nous ne le saurons peut-être pas, mais discrètement, incognito, il va agir, il ne va pas nous laisser tomber. Ce n'est pas parce qu'on ne le voit pas qu’il n'agit pas. Il est sans doute en train déjà, dans son coin, en train de changer notre eau en vin.

Alors, invitons Jésus chez nous, et écoutons Marie nous recommander : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ».


 
 
 

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