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DIMANCHE 19 AVRIL 2026 3° dimanche de Pâques , année A Homélie sur Luc 24, 13–35 : les disciples d’Emmaüs

Le récit des disciple d’Emmaüs, cela commence comme une histoire triste et cela se termine comme une histoire merveilleuse. Mais il faut voir un peu plus loin que cela : c’est tout autre chose qu’un simple récit édifiant.

L’un des deux s’appelle Cléophas, et l’autre … comment, déjà, l’autre ? On ne sait pas, saint Luc ne l’indique pas, et c’est peut-être pour que chacun d’entre nous puisse se mettre à la place de ce second ; parce que, en réalité, ce qui arrive sur le chemin d’Emmaüs, cela ressemble à ce qui peut arriver à n’importe quel disciple de Jésus, à nous-mêmes notamment, et l’enseignement que Jésus y donne, il nous est destiné à nous aussi.

 

Cléophas et son compagnon sont tristes, découragés ; ils ont suivi Jésus avec enthousiasme, mais maintenant que les choses ont mal tourné, ils dépriment, ils abandonnent, ils laissent tout tomber, ils quittent Jérusalem pour rentrer chez eux.

A nous aussi, cela peut nous arriver parfois d’être découragés. Nous nous sommes mis autrefois à la suite de Jésus avec enthousiasme, et puis des jours sont venus où la vie nous a paru bien sombre. Pourquoi y a-t-il si peu de chrétiens dans le monde, pourquoi l’Evangile trouve-t-il si peu d’échos dans notre société, pourquoi y a-t-il tant de violence et d’injustices dans le monde, pourquoi est-ce que tant de choses vont mal dans ma famille ? A quoi bon m’évertuer à continuer à suivre Jésus, alors que le monde entier semble aller dans l’autre sens ? Je suis entré dans la vie monastique avec le désir sincère de m’attacher à Jésus, mais je n’en peux plus de me heurter toujours et toujours à tel défaut de telle sœur, au caractère impossible de telle autre, à tel travail qu’il faut accomplir chaque jour et dont je finis par être dégoûté ; la lectio divina qui était si douce autrefois est devenue une corvée, les temps d’oraison qui étaient si beaux ont devenus secs et arides, etc. Pourquoi Dieu reste-t-il silencieux ? Je serais tenté de tout laisser tomber ! Qu’est-il devenu, mon enthousiasme d’autrefois !

C’est bien en cela que je ressemble au compagnon de Cléophas … mais que je peux vivre moi aussi l’aventure qui lui arrive. Je suis tellement pris par mes tristesses et mes découragements, que je n’ai même pas remarqué que Jésus s’est approché. Il est là, mais il ne s’annonce pas en disant : « Coucou, c’est moi ! » Non, il règle son pas sur le mien, discrètement, et il engage doucement la conversation, pour me faire parler de ce qui me pèse sur le cœur.

C’est amusant de voir comment Jésus fait parler les deux disciples de ce qui lui est arrivé à lui-même, et de voir comment les deux lui font une catéchèse parfaite des événements de la Passion … catéchèse parfaite, à ceci près qu’il y manque quand même l’essentiel, la Résurrection.

Moi aussi, j’ai été au catéchisme, je serais capable d’expliquer le contenu de la foi, mais, quand je suis pris par le découragement, il me manque le ressort qui me fait y adhérer joyeusement.

 

Alors Jésus leur explique, à partir de l’Ecriture, tout ce qui le concerne. C’est la première chose à faire : dans le découragement, et pas seulement dans le découragement mais plus largement dans toute la vie chrétienne, revenir à l’Ecriture, parce que l’Ecriture nous parle de Jésus. Les explications de Jésus éclairent l’intelligence des deux disciples, mais ils ne le reconnaissent pourtant pas encore ; c’est bien de Jésus qu’ils parlent, mais ce n’est pas encore à Jésus qu’ils parlent. C’est pareil pour nous aussi : lire l’Ecriture, la méditer, c’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant, ce n’est que la première démarche. Pour reconnaître Jésus, il faut davantage, il faut davantage que notre simple intelligence.

C’est pour cela que Jésus fait mine de les quitter : c’est pour les pousser à faire la démarche suivante, à s’engager envers lui – même s’ils ne savent pas encore que c’est lui. C’est typique de la façon de faire de Jésus, de la façon de faire de Dieu : il ne s’impose pas, il nous met dans le cœur un certain attrait, et puis, pour nous laisser libres d’y répondre ou non, il nous laisse le temps de nous retrouver face à nous-mêmes. Une fois que Jésus les a décentrés de leur déprime, ils sont prêts à se tourner vers lui, mais Jésus leur en laisse l’initiative. Pour nous c’est cela aussi : notre lecture de l’Ecriture sera fructueuse si, après y avoir consacré notre intelligence, nous nous sentons poussés à y mettre aussi un peu de notre cœur. Et quand on commence à ouvrir son cœur à Jésus, il ne se fait pas prier pour s’y introduire, même si nous ne le reconnaissons pas.

« Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ». Ils n’ont pas encore compris que, visible ou non, Jésus reste toujours « avec nous », et que c’est précisément le nom même qu’il porte : Emmanuel, Dieu-avec-nous.

Quand est-ce que Jésus va se faire reconnaître ? Comme lors d’autres apparitions, c’est au moment du repas, c’est-à-dire dans un moment fort de communion fraternelle. Une fois que nous avons commencé à connaître Jésus avec notre intelligence, la façon privilégiée de le connaître avec le cœur, c’est la communion avec nos frères.

 « Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna ». On remarque bien sûr que ce sont les mots mêmes par lesquels saint Luc rapporte aussi l’institution de l’Eucharistie (Luc 24, 30). Alors, ce repas à Emmaüs est-il une Eucharistie ? Il n’y a pas de réponse certaine, mais l’important n’est pas là : l’important c’est que cela nous montre le lien entre la communion fraternelle, ce repas pris avec un invité de passage, et la communion sacramentelle ; l’Eucharistie doit manifester ce lien nécessaire entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Ce n’est pas un hasard si cet épisode d’Emmaüs suit le même déroulement que la messe : liturgie de la Parole d’abord, la catéchèse de Jésus à partir de l’Ecriture, liturgie eucharistique ensuite, le repas partagé avec Jésus. Par là, c’est saint Luc, ou plutôt Jésus lui-même qui nous suggère que le lieu privilégié où on peut le rencontrer c’est la messe. « Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent » : cela signifie que si nous voulons connaître Jésus ressuscité, nous ne pouvons pas nous passer de la célébration de l’Eucharistie. En-dehors de l’Eucharistie, on ne peut saisir que des idées sur Jésus, des images ou une certaine silhouette du Ressuscité, tandis que c’est dans l’Eucharistie que la personne de Jésus toute entière nous est livrée.

Aussitôt que les disciples l’ont reconnu, Jésus disparaît à leurs regards. Cela signifie que ce qui doit compter pour les chrétiens ce n’est pas la présence visible de Jésus, ce ne sont pas les consolations sensibles, les émotions qui nous feraient comme toucher du doigt sa présence. Non, depuis la Résurrection, la présence de Jésus est une présence invisible mais tout aussi réelle, une présence à l’intérieur de nos cœurs, une présence qu’on ne perçoit que dans la foi.

 

On remarque que Jésus ne fait rien pour dissiper leur désillusion : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël ». Non, Jésus ne leur dit pas : « Rassurez-vous, c’est précisément pour délivrer Israël que je suis revenu ». Non, Jésus ne ranime pas cette espérance, il leur fait comprendre au contraire qu’ils s’étaient trompé d’espérance : il n’est pas le Messie glorieux et triomphant qu’ils attendaient mais il est bien mieux que cela, le plan de Dieu est encore plus beau que leur espérance déçue. Et cela suffit pour faire renaître leur enthousiasme.

A moi aussi, lorsque je me trouve découragé pour tous les motifs que je mentionnais il y a quelques instants ou pour bien d’autres encore, Jésus vient me dire que je me suis trompé d’espérance. Il ne donne pas d’explication à la souffrance, aux malheurs du monde et aux miens, mais il leur donne un sens en montrant qu’au-delà de tout cela il y a la Résurrection et il y a sa présence constante à mes côtés. Il ne répond pas à toutes mes questions, mais il me permet de continuer à marcher et, d’une certaine façon, de comprendre un peu et d’entrer dans la confiance.

Lorsque je me trouve découragé, lorsque je ressens l’absence de Dieu, je peux penser aux disciples d’Emmaüs et me demander si je ne me suis pas trompé d’espérance moi aussi : est-ce que j’aurais perdu le vrai visage de Dieu en me faisant un Dieu à mon image, un Dieu qui aurait dû réaliser tous mes projets, mes rêves et mes désirs ? Alors, comme les deux disciples, il s’agit de me tourner à nouveau vers Jésus : revenir à l’Ecriture et à l’Eucharistie pour rouvrir mes yeux et mon cœur à la présence de Jésus, pour que soit lui qui éclaire mon « esprit sans intelligence » et qui transforme mon « cœur lent à croire », pour qu’il m’apprenne à garder confiance en lui, même dans l’obscurité, même quand tout va mal.

 

« A l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons ». Pour les deux disciples, l’effet immédiat de la rencontre avec Jésus ressuscité, c’est de remplacer dans leur cœur la tristesse par la joie, de les faire comme ressusciter eux-mêmes, et de les mettre en route vers Jérusalem, c’est-à-dire de les pousser à retrouver la communion avec l’Eglise. Et c’est vrai pour toute rencontre avec Jésus : on n’est pas chrétien pour soi tout seul, on ne va pas à la messe en ignorant nos frères qui y vont eux aussi, on ne peut être chrétien qu’en communion avec l’Eglise, et en témoignant de notre rencontre avec le Ressuscité.

On pourrait s’attendre à ce que, une fois arrivés devant les Onze, les deux disciples racontent aussitôt ce qui leur est arrivé ; mais non, c’est le contraire ! C’est les Apôtres qui leur annoncent la Résurrection : « Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé ». Cela signifie que la foi d’un chrétien ne repose pas d’abord sur ses expériences spirituelles personnelles, si belles soient-elles, mais qu’elle repose d’abord sur le témoignage des Apôtres, c’est-à-dire sur la foi de l’Eglise. Jésus a institué les Apôtres pour être témoins de sa Résurrection (cf. Actes 1, 22), et ce sont les Apôtres qui confirment l’authenticité de ce qu’ont vécu les deux disciples à Emmaüs.

 

L’aventure des disciples d’Emmaüs, elle nous montre les fondements de la vie chrétienne : Jésus nous rejoint à travers l’Ecriture, l’Eucharistie et la communion fraternelle dans l’Eglise.

En ce sens, le chemin de Cléophas et de son compagnon, c’est le chemin de tous les croyants, et c’est un chemin sur lequel Jésus nous accompagne tous les jours, même et surtout les jours où ce chemin est difficile. Alors, puisse notre cœur devenir lui aussi « brûlant en nous », pour faire de nous aussi des témoins du Ressuscité !

 
 
 

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