DIMANCHE 22 MARS 2026-5° dimanche de Carême, année A, Jean 11, 1 – 45 : la résurrection de Lazare
- benedictinesflee
- 27 mai
- 8 min de lecture
L’Evangile de la résurrection de Lazare, nous le connaissons bien. Nous savons que la résurrection de Lazare est un signe par lequel Jésus montre qu’il est vainqueur de la mort et annonce sa propre résurrection. Ce n’est qu’un signe, bien sûr, parce que la résurrection de Lazare, qui le ramène à la vie mortelle d’ici-bas, n’est pas de la même nature que la résurrection de Jésus, qui introduit son humanité dans la vie éternelle, ou que notre résurrection à nous à la fin des temps, qui nous fera entrer nous aussi dans la vie éternelle.
Mais aujourd’hui ce n’est pas de Lazare que nous allons parler, mais de Marthe. Marthe, c’est la sœur de Lazare ; et c’est ma sœur à moi. Et je crois bien que c’est votre sœur à vous aussi, parce qu’elle nous ressemble. Jésus se conduit avec Marthe comme il se conduit avec nous, et les attitudes et les réactions de Marthe ressemblent beaucoup aux nôtres.
« Jésus aimait Marthe », dit l’Evangile. Et Marthe aussi aimait Jésus, et avait confiance en lui. Quand elle se trouve dans la détresse, elle se tourne vers Jésus, elle l’appelle à l’aide : « Seigneur, celui que tu aimes est malade ».
Mais Jésus ne répond pas. Il attend plusieurs jours avant de venir, et quand il arrive Lazare est mort. Jésus aime Marthe, et pourtant il ne craint pas de l’affliger. C’est pour la combler ensuite d’une grâce plus grande, en ressuscitant Lazare.
Nous sommes comme Marthe : nous faisons appel à Jésus dans la prière, pour nos petits soucis bien souvent, et aussi quelquefois pour des choses vraiment graves. Mais Jésus ne répond pas toujours. Avec toute la sincérité de notre cœur, avec toute notre foi et tout notre amour, nous lui avons exposé notre situation, nous lui avons demandé telle ou telle grâce qui est tellement importante pour nous ou pour ceux que nous aimons. Mais Jésus ne répond pas, il ne nous exauce pas, il laisse se produire la catastrophe que nous redoutions.
Cela arrive, nous le savons bien. Cela nous est arrivé, à nous, peut-être. Et il y aurait quelquefois de quoi ébranler notre foi. D’abord parce que quand on voit l’échec apparent de nos prières, on n’arrive pas toujours à croire que Dieu va quand même y répondre, mais à sa façon à lui qui n’est pas celle que nous attendions. Et aussi parce que, même quand on sait que si Jésus refuse la grâce que nous lui demandions, c’est pour nous en accorder ensuite une autre, peut-être même plus grande, cela ne suffit pas pour nous le faire accepter, parce que cela ne supprime pas le scandale : laisser mourir Lazare pour le ressusciter ensuite, cela ressemble à un jeu cruel. Comment Jésus peut-il se conduire ainsi ? Pourquoi nous maltraite-t-il ?
L’indifférence apparente de Jésus envers Marthe, l’indifférence apparente de Jésus envers nos prières et envers nos besoins, c’est dans le dialogue de Jésus avec Marthe que nous allons y chercher une réponse.
Marthe aime Jésus. Tant qu’elle recevait de Jésus des grâces qui l’attiraient vers lui, l’amour et la confiance lui étaient faciles. Sa dévotion reposait beaucoup sur ses impressions, sur sa sensibilité, et pas assez sur sa foi. C’est pourquoi, quand survient l’épreuve, quand la douceur sensible de l’amitié de Jésus n’est plus là, le chagrin recouvre tout, la foi semble plus obscure, l’amour n’arrive plus à s’épanouir.
Marthe a besoin de consolation, et c’est pour cela qu’elle part à la rencontre de Jésus. Elle sait que c’est auprès de Jésus qu’elle trouvera la consolation. Elle ne saurait peut-être pas dire pourquoi, mais elle le sait, elle le sent.
Mais seulement, elle reste inquiète, préoccupée par son chagrin, et le premier mot qu’elle dit à Jésus est presque un reproche : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». C’est-à-dire qu’elle s’y prend de travers. Pour être consolée par Jésus, il aurait fallu qu’elle s’abandonne à lui avec confiance. Elle n’est pas prête à recevoir la consolation qu’elle cherche, parce que, au lieu de tourner son esprit vers Jésus, elle le garde fixé sur elle-même et sur son chagrin.
C’est pourquoi Jésus lui parle avec douceur, pour calmer son agitation. Jésus commence tout de suite à fixer l’attention de Marthe sur lui-même : « Moi, je suis la résurrection et la vie … Crois-tu cela ? » La consolation véritable, le remède à toute peine, est en Jésus, c’est vrai. Mais pour le trouver il faut d’abord s’attacher à Jésus par une foi parfaite, pleine d’amour et de confiance. Et pour s’attacher à Jésus il faut d’abord l’écouter et se laisser entraîner. Et pour l’écouter il faut d’abord calmer notre agitation intérieure.
Elle en a du chemin à faire, Marthe, avant d’obtenir la grâce que Jésus lui réserve ! Mais elle avance ; les paroles de Jésus produisent leur effet, tout doucement. Elle reprend sa ferveur, son cœur n’est plus dans le vague : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu ». Sa foi en Jésus commence à s’éclairer un peu, à se préciser, et du coup la tristesse diminue dans son âme. Elle a retrouvé sa confiance en Jésus, non plus une confiance théorique, obscure, mais une confiance vraiment fondée sur l’amour.
Est-ce suffisant ? Voilà que Jésus s’apprête à faire le miracle : « Enlevez la pierre ». Eh bien non, Marthe n’est pas prête : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là ». Elle n’a pas compris, et elle proteste. Elle proteste par bonne volonté, c’est vrai, mais son cœur n’est pas encore prêt à recevoir le miracle. Sa foi n’est pas encore parfaite, parce que son intelligence n’est pas entièrement abandonnée à Jésus. C’est pourquoi Jésus ne peut pas encore faire le miracle, mais doit la faire progresser, lui faire franchir les derniers pas : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ».
Et voilà. C’est fait. Jésus a ressuscité Lazare. La consolation que Marthe venait chercher auprès de Jésus, elle l’a obtenue, et elle a même obtenu plus qu’elle n’aurait osé espérer. Mais pour cela il a fallu qu’elle se laisse conduire par Jésus, avec patience, avec bien du mal, par Jésus qui voulait purifier et fortifier sa foi.
Avec nous, Jésus se conduit de la même façon qu’avec Marthe. Et c’est bon de le savoir, parce que cela nous montre quelle est l’attitude que Jésus attend de nous : c’est l’attitude de Marthe ; non pas l’attitude que Marthe aurait prise d’elle-même, mais l’attitude que Jésus lui a fait prendre.
Dans une épreuve, nous commençons par nous refermer sur nous-mêmes et notre chagrin. Et c’est normal, c’est humain. Mais Jésus est là, qui nous demande de fixer notre regard sur lui, et de cesser d’être inquiets et préoccupés de nous-mêmes.
« Moi, je suis la résurrection et la vie. Crois-tu cela ? » Nous le croyons, bien sûr. Malheureusement, cela ne change rien à notre détresse, cela n’atténue pas notre épreuve. On sait bien que l’amour de Dieu aura le dernier mot, mais cela ne suffit pas à nous donner la paix.
Et pourtant, si nous levons les yeux vers Jésus, notre foi va s’éclairer un peu, et nous sentirons que mystérieusement c’est en Jésus que se trouve la réponse à notre détresse. « Je suis la résurrection et la vie ». Nous le sentons, de façon un peu confuse d’abord, parce que c’est de l’ordre de la foi et pas de la réflexion, mais cela renouvelle notre confiance en Jésus, cela renforce notre amour pour lui, et cela nous permet de vivre différemment notre épreuve, de commencer à la vivre dans l’abandon à Jésus et à sa volonté. Même si on ne comprend pas l’attitude de Jésus, ou si on la comprend mal, on espère en sa bonté et on attend qu’il se manifeste.
Cela ne va pas de soi, c’est sûr. Mais bien souvent l’obstacle à l’action de Jésus en nous et pour nous, c’est nous-mêmes qui le posons, et qui le posons par une bonne volonté mal comprise. C’est par bonne volonté que Marthe veut empêcher Jésus d’ouvrir le tombeau : « Il sent déjà ». Notre tendance naturelle est d’agir comme si tout reposait sur nous, comme si nous devions toujours dominer les événements par notre propre action. Mais lorsque c’est la main de Dieu qui est derrière les événements, notre activité naturelle risque fort de contrarier l’action surnaturelle de Dieu. Ce que nous avons à faire, c’est d’abord de reconnaître si c’est bien la volonté de Dieu qui se manifeste dans notre épreuve, qui se manifeste dans tel ou tel événement. Pour cela, il faut les yeux de la foi. Et quand nous reconnaissons une manifestation de la volonté divine, alors notre volonté à nous doit s’y abandonner, doit se remettre entre les mains de Dieu, car c’est lui qui sait où il veut nous conduire, et c’est lui seul qui peut nous y conduire.
Ce n’est pas facile, c’est vrai. Et notre tempérament naturel ne nous porte pas dans ce sens-là. On désire se donner à Jésus ; et pourtant, quand il nous parle intérieurement, on apporte toutes sortes de résistances, de réflexions, de restrictions. Comme avec Marthe, Jésus nous fait progresser pas à pas, pour surmonter nos résistances. Nous ne voyons peut-être pas que nous progressons, mais ce qui compte c’est de nous mettre et de nous remettre encore avec confiance entre ses mains.
Le scandale dont nous parlions tout à l’heure, scandale de Jésus qui ne craint pas d’affliger Marthe en laissant mourir Lazare, scandale de Dieu qui reste indifférent à nos prières, à nos besoins, à nos souffrances, ce scandale, il n’y a qu’une seule manière de l’aborder : c’est de suivre le chemin que Jésus a fait parcourir à Marthe.
Si nous restons à contempler les épreuves qui nous arrivent, qui arrivent à ceux que nous aimons, nous ne réussirons jamais à les comprendre ni à les surmonter, parce qu’elles nous ramènent au mystère du mal, qui nous dépasse, et elles vont au contraire nous replier sur nous-mêmes et nous enfermer dans l’amertume.
Tandis que si nous fixons les yeux sur Jésus, comme Marthe, le scandale du mal restera un mystère, même si quelques lueurs nous montreront peut-être que Dieu est présent malgré tout. Mais ce que nous expérimenterons, comme Marthe, c’est que, avec Jésus, les épreuves sont un chemin qui peut nous permettre de purifier et de fortifier notre foi, un chemin qui peut nous conduire à faire grandir notre amour pour Dieu ; mais un chemin que nous ne pourrons parcourir qu’en nous remettant entièrement entre les mains de Dieu. C’est un chemin terriblement rude : Dieu ne ménage pas ceux qu’il aime. Il n’est pas sûr que Jésus ressuscitera Lazare pour nous, comme il l’a ressuscité pour Marthe ; mais il est sûr que, si Jésus semble indifférent, c’est qu’il est avec nous d’une façon spéciale, et qu’il nous invite, comme Marthe, à nous unir à lui d’une façon plus étroite.
Pourquoi les épreuves ? Pourquoi le silence apparent de Dieu ? Ne nous attardons pas sur ces questions-là. Pensons à Marthe, et soyons absolument convaincus d’une chose : si Jésus reste silencieux dans nos épreuves, il est là quand même. Il est là et il nous attend. Il nous attend pour nous attirer plus près de lui. Surtout, ne passons pas à côté de lui sans le voir, ne laissons pas nos épreuves rester stériles, mais pensons aux fruits magnifiques qu’elles pourront porter si seulement nous savons regarder Jésus pour nous laisser attirer davantage à lui. Amen.
Commentaires