Dimanche 26 Avril 2026 4° dimanche de Pâques année A Homélie sur Jean 10, 1-10 « Moi, je suis la porte des brebis
- benedictinesflee
- 27 mai
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Nous sommes tellement habitués à l’image du bon berger qui prend soin de ses brebis, que nous ne faisons peut-être pas attention à tout ce qu’elle recouvre. A l’époque de Jésus, le métier de berger était devenu un métier méprisé, réservé aux plus pauvres, et le sort des bergers était loin d’être enviable. Quant aux moutons, ils ne font pas partie de la catégorie animale la mieux perçue : on ne les élève que pour la viande et pour la laine, et ils sont tous destinés à finir sous le couteau du sacrificateur ou du boucher. Pour nous aujourd’hui, le berger est devenu un personnage lointain, comme on en rencontre dans les contes de fées mais pas dans la vie réelle : les bergers n’existent plus depuis qu’on a parqué les moutons derrière des clôtures. Les moutons, eux, on en aperçoit de temps en temps, mais de loin : comme ils ne brillent ni par l’intelligence ni par le caractère, on ne les choisirait pas comme animaux de compagnie. On peut bien sûr avoir une certaine tendresse pour les agneaux quand ils sont tout petits, mais cette tendresse est purement sentimentale et elle décroît à mesure que l’animal vieillit.
Dans l’Ancien Testament pourtant, le métier de berger était un métier noble, celui qu’exerçaient Abraham, Moïse et David, et Dieu se compare parfois à un berger qui prend soin de son peuple (cf. Psaume 22 ; Ezéchiel 34 ; etc.). L’image devait rester parlante pour que Jésus la reprenne lui aussi à son compte : il dit parfois qu’il est le Bon Pasteur, et il le laisse entendre aujourd’hui, en décrivant le bon berger qui appelle chacune de ses brebis pas son nom ; mais il ajoute curieusement une autre image : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis ».
On remarque bien sûr que par les mots « Amen, amen, je vous le dis », il signale qu’il va dire quelque chose de très important ; et effectivement par les mots « Moi, je suis », qui sont les mots mêmes par lesquels Dieu s’est révélé à Moïse au Buisson Ardent, il se révèle comme Dieu et il révèle quelle est sa mission, il révèle qu’il est le Messie, le Sauveur. Sa mission, il la précise par une phrase étonnante : « Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance ».
« La vie en abondance », qu’est-ce que cela signifie ? Pour une fois, essayons de regarder cette image des moutons non pas en fonction de l’intérêt que nous y trouvons en tant qu’humains, mais en nous plaçant du côté des moutons. Les moutons de Jésus ont un berger qui les connaît et qui prend soin d’eux, d’accord, mais qu’est-ce cela changerait pour eux s’ils sont emportés par un voleur au lieu de rester chez leur propriétaire, ou même s’ils périssent sous la dent du loup plutôt que sous le couteau du boucher ? L’issue sera toujours la même. Et dans l’hypothèse où le berger perdrait effectivement la vie en les défendant, l’issue restera encore la même au final : le boucher ou le loup.
« Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance », dit Jésus. « La vie en abondance », une vie qui dépasse la mesure, une vie « super », c’est une vie où il ne sera plus question de mort ou de sacrifice, plus question de transformer les brebis en côtelettes et en gigots, plus question de voir le côté utilitaire des choses. C’est une vie que nous ne serions jamais capables d’obtenir par nous-mêmes : nous avons besoin d’un berger hors du commun pour nous introduire dans cette vie. Et c’est précisément Jésus qui est le berger capable de nous apporter cette vie « super ».
Jésus n’est pas un berger comme les autres. Il nous entraîne sur un chemin irréaliste qui consiste à octroyer aux moutons un autre destin que leur destin habituel : avec Jésus, les brebis ne sont plus une simple carrière de viande ou de laine, elles pourront connaître une vie « super ». Comment cela ?
« Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix ». Les brebis du Bon Pasteur ne sont pas un troupeau anonyme : nous sommes le peuple de Dieu, qui nous connaît tous par notre nom ; il nous dit à chacun et chacune d’entre nous : « Tu es mon fils ; tu es ma fille ». Nous avons chacun un lien d’intimité avec Dieu, il y pour chacun d’entre nous une place toute particulière dans le cœur de Dieu : « Je t’ai appelé par ton nom, tu as du prix à mes yeux et je t’aime ».
« Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis ». Une porte a deux rôles : permettre d’entrer, et permettre de sortir ; et en même temps contrôler les entrées et les sorties.
Premier rôle de la porte : permettre d’entrer. Pour trouver « la vie en abondance », il n’est pas question de suivre ceux qui ne passent pas par la porte qui est Jésus. C’est un critère qui nous permet de reconnaître si ceux qui viennent à nous sont animés de bonnes intentions ou pas ; en pratique, qui nous permet de démasquer les escrocs, les dictateurs, les gourous, les illuminés, etc. Lorsque quelqu’un entre par la porte, c’est-à-dire lorsqu’il est un envoyé authentique de Jésus, « les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix », elles reconnaissent chez lui la voix même de Jésus. Dans toutes les idéologies à la mode, dans le matraquage des médias, dans le totalitarisme du politiquement correct et de la pensée unique, dans les pseudo-spiritualités, dans l’incitation à nous engager toujours plus loin dans la société de consommation, est-ce que nous reconnaissons la voix familière de Jésus ? Alors, pour conserver « la vie en abondance » et ne pas devenir des individus anonymes, manipulables et exploités, restons sur nos gardes et n’accordons notre confiance qu’à ceux dont nous reconnaissons la voix, à ceux qui nous transmettent la voix de Jésus, à ceux dont la voix résonne avec l’Evangile. Quelqu’un qui n’est mû que par une idéologie ou une cause, et non pas d’abord par la connaissance et l’amour profond des personnes, n’est qu’un imposteur, et son action ne peut être que destructrice.
Second rôle de la porte : permettre de sortir. Nous ne sommes pas destinés à être des brebis toujours enfermées dans la bergerie, des brebis qui vérifient que toutes les portes sont bien fermées pour leur garantir sécurité et tranquillité. Non, Jésus le bon pasteur nous appelle à la liberté ; il nous appelle chacun par notre nom, et il nous fait sortir. Cette porte, qui est Jésus lui-même, est celle qui nous conduit vers Dieu : « Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ». Elle n’est pas une porte qui claque derrière nous, une porte qui enferme : elle est le lieu de passage vers « la vie en abondance ». Comme le berger pousse dehors toutes ses brebis, Jésus appelle tous les baptisés à sortir pour se mettre au service de l’Evangile, là où ils vivent, là où ils travaillent, là où ils souffrent, là où ils doivent œuvrer pour l’avancement du Royaume de Dieu. Il est vrai que Jésus nous « pousse dehors » parfois, qu’il sait nous bousculer pour nous faire sortir de notre zone de confort : il ne nous invite pas au repos, mais c’est précisément parce qu’il nous nous connaît chacun par notre nom, qu’il nous aime, et qu’il veut nous conduire vers « la vie en abondance ».
« Quand il a poussé dehors toutes (ses brebis), il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix ». Nous ne sommes jamais seuls, Jésus marche avec nous. Mais pour être sûrs que nous, nous marchons bien avec Jésus, il nous est nécessaire d’être attentifs à sa voix. Pour cela il faut tendre l’oreille, car il y a beaucoup d’autres voix qui cherchent à nous atteindre, et la voix de Jésus n’est pas forcément toujours celle qui couvre les autres ; de temps en temps seulement, il nous dit tranquillement : « Je suis ici, je me dirige par là … ». Nous saurons l’entendre et le suivre parce que nous ne sommes pas un troupeau anonyme mais qu’il existe comme une connivence entre le berger et ses brebis : « Je suis là avec toi ; je suis là pour vous, et je te connais. Je te donnerai la vie en abondance : jamais tu ne périras ». Si nous gardons une oreille réceptive à la voix du berger, Jésus pourra dire à son Père : « J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu » (Jean 17, 12).
Jésus, le Bon Pasteur, est le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu, la voix que ses brebis savent reconnaître. Il est aussi la porte par laquelle doivent passer les brebis pour accéder auprès du Père. Il est le chemin qui conduit de cette porte jusqu’au Père. Et il est aussi la vie, « la vie en abondance » qu’il promet à tous ceux qui le suivent. Et pour nous donner cette « vie en abondance », au contraire des bergers ordinaires qui à l’occasion se nourrissent de la viande de leurs brebis, c’est le troupeau qui vit de la chair et du sang du berger, du berger qui se donne lui-même à nous en aliment dans l’Eucharistie. Par le lien d’amour qui existe entre Jésus et nous, le berger s’est fait le serviteur de ses brebis.
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