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Mercredi des Cendres. 18 février 2026

« Accorde-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement par le jeûne l’entraînement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal. »

            C’est l’oraison du début de cette messe des Cendres qui nous invite ainsi à jeûner, et régulièrement, surtout le vendredi, la liturgie nous rappellera l’importance de l’abstinence. Mais est-ce vraiment ainsi que les chrétiens vivent le jeûne et l’abstinence du Carême ? Bien souvent le jeûne est vécu d’une manière plus symbolique que réelle. Il y  a un siècle, la pratique du jeûne était très encadrée : chaque évêque écrivait avant le Carême les règles qu’il fixait pour ses diocésains sur la consommation de la nourriture : les aliments interdits, la quantité maximale de pain ou de légumes qu’on pouvait manger. On est passé ensuite à une dénonciation de cette pratique légaliste, en rappelant quel est le jeûne qui plaît à Dieu et l’importance des œuvres de miséricorde (ce qui est exact, Isaïe d’ailleurs le rappelait déjà vigoureusement, cf. Is 58, 4-9) : mais on en est venu ainsi, peu à peu, à ne plus jeûner du tout (et sans pratiquer davantage d’œuvres de miséricorde d’ailleurs !). Plus récemment, le jeûne est revenu en grâce, mais comme une pratique pour garder ou retrouver la forme physique, la santé, pour maigrir, et plus récemment, comme pratique bonne pour la planète, pour nous détacher du consumériste qui épuise les ressources naturelles et hypothèque l’avenir de l’humanité.

 

            Mais retournons à l’Écriture. Le jeûne n’est pas spécifiquement  une pratique chrétienne. Quand Jésus parle du jeûne, comme dans l’Evangile que nous venons d’entendre, il parle d’une pratique qui est courante pour ses auditeurs. Jésus nous invite à renouveler cette pratique, mais en aucun cas à l’annuler (cf. Mt 6, 16). Dans le judaïsme, les questions de nourriture sont très importantes. Rappelons-nous que l’Écriture décrit le péché d’Adam et Eve, cette première désobéissance à la Loi de Dieu, d’abord comme une question de nourriture. Dieu avait donné à l’homme de tous les arbres bons à manger et séduisants à voir, et même l’arbre de vie, mais un seul était interdit : l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or c’est justement celui-là que l’homme va vouloir. La situation se reproduira ensuite, dans les débuts du peuple hébreu, lorsqu’il doit traverser le désert. Dieu vient de sauver son peuple de l’esclavage, il vient de lui donner sa Loi, et alors qu’il se met en marche vers la Terre Promise, il regarde en arrière, il proteste en disant (Nb 11, 4-9) : « Qui nous donnera de la viande à manger ? Ah ! Quel souvenir le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, les concombres, les melons, les laitues, les oignons et l’ail ! Maintenant nous dépérissons, privés de tout : nos yeux ne voient plus que de la manne ». Ils veulent toujours autre chose que le don de Dieu. Le péché, tant du premier homme que du peuple de Dieu, est donc décrit comme un désir insatiable qui consomme, qui avale, qui engloutit, qui ne s’arrête jamais, et qui contredit le plan de Dieu sur l’homme. C’est comme cela qu’est décrit le désir de l’homme, de tout homme, et donc mon propre désir à moi aussi.

 

            Alors, comment réguler et redresser ce désir ? Comment Dieu va-t-il conduire l’homme à orienter son désir vers le vrai bien, le seul bien qui peut rassasier le cœur de l’homme ? Dieu va procéder par étapes. La première grande étape est celle de la Loi dans l’Ancien Testament. Dieu va limiter le désir en limitant ce qu’il est permis de manger. Pour un homme qui veut pratiquer la loi juive, c’est sûrement cela qui marque le plus sa vie, plus même que le repos du sabbat : puisque la loi sur les aliments est omniprésente, c’est à chaque fois que l’on mange qu’on doit se souvenir de la Loi de Dieu. L’avantage, c’est que, dans son rapport avec la nourriture, l’homme qui pratique la Loi ne peut ni oublier Dieu ni oublier qu’il est membre de son peuple. Donc, ici, le désir de l’homme est limité par une règle extérieure qui va régler tous les aliments, la manière de les préparer, la manière de les servir. Mais il y a un danger : c’est le formalisme. C’est cela que Jésus dénonce dans l’Evangile d’aujourd’hui.

 

            Jésus, voulant nous conduire à l’essentiel, va faire voler en éclat la partie de la Loi sur les interdits alimentaires. Le passage le plus significatif se trouve dans les Actes des Apôtres, quand Dieu demande à Pierre de manger toutes sortes d’animaux, purs comme impurs (Ac 10, 10-16). Mais les règles sur la nourriture n’ont pas disparu pour autant. Dans leur matérialité, oui : ce n’est pas ce qui entre dans l’homme qui le rend impur, nous dira Jésus (Mt 15, 11). Le désir de l’homme, en ce qui concerne sa nourriture, n’est donc plus limité dans ce qu’il peut manger. Mais dans l’esprit même de la Loi, non, il reste bien une règle chrétienne sur la nourriture (on l’oublie souvent !) : c’est la règle de la charité. Je cite ici la lettre de saint Jacques : « Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : “Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous” sans leur donner ce qui est nécessaire, à quoi cela sert-il [d’avoir la foi] ? » Ou chez saint Paul : « Si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère » (1 Co 8, 7-13). Si ce que je mange doit scandaliser mon frère, ou si je mange sans partager avec mon frère qui a faim, je ne me conduis pas selon la Loi du Christ.

 

            Voilà donc la règle commune pour le chrétien. Malheureusement, cette règle ne suffit pas toujours, parce que parfois mon cœur se referme, il devient dur, et je n’arrive plus à garder la charité. Dieu va donc donner un autre remède, plus radical, pour combattre le péché, combattre notre désir insatiable. Non plus réglementer la consommation, mais prendre du recul sur notre consommation. C’est le jeûne. Le jeûne est une discipline du désir, afin de nous faire discerner ce qui est véritablement nécessaire pour vivre, au-delà du pain. Le jeûne est ainsi le moyen d’être plus libre par rapport aux différents désirs qui nous habitent, et le moyen de remettre notre désir en Dieu.

            Le jeûne nous fait aussi connaître ce par quoi nous sommes habités : en effet, celui qui commence à pratiquer un jeûne un peu sévère sait qu’à partir d’un certain moment, il verra surgir en lui la colère, la mauvaise humeur, les besoins divers … Ces moments-là sont des occasions pour se poser des questions essentielles : Qui suis-je, en réalité ? Quels sont mes désirs les plus profonds ? Quand suis-je mécontent, insatisfait, et quand suis-je, par contre, en paix ? Oui, le jeûne aide à creuser en profondeur, à se connaître dans son intimité, dans le secret où Dieu nous voit et où on le trouve (Mt 6, 18).

 

            Alors, frères et sœurs, abordons maintenant ce temps du Carême, temps de conversion, en cherchant à vivre, comme nous y invite Jésus, le jeûne, la prière et l’aumône, pour vivre ainsi plus pleinement notre vie d’enfants de Dieu. Amen.

 

 
 
 

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